La tente rouge

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«La tente rouge est installée au centre de la pièce. Les pans de tissus rouges délimitent cet espace que nous ne voyons pas encore en entrant. Une musique douce berce notre arrivée et un doux parfum d’huile essentielle émane de la tente.

La gardienne nous accueille, elle est chaleureuse et nous invite à nous installer. Le voile se soulève. Pénétrer dans cet espace me ravit. L’énergie y est douce et accueillante. Des coussins sont disposés sur le sol, des bougies éclairent le centre. Je choisis ma place, un peu inquiète de ce qui va se passer. Que vais-je dire? Puis-je tout dire? Que se passe-t-il réellement dans une tente rouge?

Malgré mes appréhensions, je me sens déjà bien, en confiance, dans ce cocon, avec des femmes que je ne connais pourtant pas personnellement.

J’ai l’impression d’être déjà au cœur de moi, dans cet espace secret que je partage très rarement. Mes angoisses, mes peurs, mes blessures. Pouvoir les dire encore. Pouvoir être écoutée. Rire ou pleurer, sans justifier, sans expliquer, sans rationaliser. Me sentir avec mes sœurs, celles qui comprennent sans juger ou qui ne comprennent peut-être pas, mais qui m’acceptent telle que je suis.

Ça y est. Toutes les femmes sont installées et la porte faite d’un voile si léger est refermée.

Je me sens à l’intérieur de moi dans cet espace vêtu de rouge. Je me sens fragile et j’ai un peu peur. Je me dépose un peu plus sur mon coussin.

La gardienne nous sert une tisane, c’est chaud, ça fait du bien.

Elle prend la parole et énonce les «règles» pour le bon fonctionnement de ce cercle :

«Bienvenue à toutes, cette tente rouge est un espace que nous ouvrons aujourd’hui pour nous retrouver entre femmes, partager un moment et déposer une histoire au centre du cercle. Le rouge symbolise la matrice, le féminin, c’est le rappel de notre sang qui s’écoule lors de nos lunes, du sang qui nourrit notre matrice.

Lorsque vous serez prêtes, chacune à votre tour, vous pourrez prendre cette roche qui sera notre pierre-ronde-de-parole et vous pourrez aussi mettre une goutte de cette huile essentielle de rose sur votre cœur avant de parler.

Chaque femme se présente par son prénom puis partage ce qu’elle désire déposer au cœur de la tente. Nous l’écoutons. Il n’y a aucun commentaire ou conseil. Chacune parle au Je, dépose ce qui monte en elle à cet instant et les autres l’écoutent avec le coeur. Il est important de respecter la confidentialité : ce qui se dit sous la tente ne doit pas être divulgué à l’extérieur afin que chacune se sente en sécurité pour dire sans crainte ce qui l’habite.

Un temps de silence de quelques minutes est observé entre chaque prise de parole afin d’intégrer ce qui est dit.

Nous allons débuter par une courte méditation qui va nous permettre de nous déposer dans cet espace, disponible à ce qui se vit ici maintenant.»

 

Je me laisse aller dans un état plus tranquille, présente à moi et à ces femmes autour de moi. Je suis toujours un peu inquiète, mais en même temps heureuse d’être là avec ces femmes de tous âges et cette gardienne qui me rassure et qui semble bienveillante, présente à nous.

Je ferme mes yeux et j’écoute sa voix qui me guide vers cet espace à l’intérieur de moi dans lequel je trouverai peut-être quelque chose à raconter dans cette tente très rouge… Car pour l’instant, je ne sais pas du tout ce que je vais partager.»

 

J’ai personnellement expérimenté ma première tente rouge dans un colloque de doulas à Paris en 2010.

Je décidais quelques mois plus tard d’en proposer au Québec, parmi les activités du centre Pleine Lune. C’est le roman d’Anita Diamant, intitulé La Tente Rouge[1], écrit en 1997, qui a inspiré le mouvement des tentes rouges sur les continents européen et américain. Ce livre met en scène une version romancée d’un épisode de l’Ancien Testament et nous fait découvrir ce lieu de rencontre réservé aux femmes, dans lequel elles s’isolaient pendant leurs règles, où elles mettaient au monde leur bébé et y célébraient la puberté des jeunes filles. Elles vivaient sous la tente des moments de sororité, partageant leurs secrets, loin du monde des hommes.

Le rouge symbolise le sang de la matrice, des règles et de l’accouchement. La tente rouge devient le symbole de ce qui appartient en propre aux femmes.

Le mouvement Bold[2] qui s’est donné pour mandat de rendre la prise en charge médicale de la grossesse mother-friendly, a également contribué à médiatiser le phénomène des tentes rouges aux États-Unis.

 

Au Centre Pleine Lune, je suis souvent interpelée par des femmes, qui, après avoir accouché en milieu hospitalier, vivent une insatisfaction profonde, une douleur intérieure, voire de la colère.

Elles cherchent une explication ou simplement une oreille attentive à leur histoire, sans se sentir jugées. Quoi qu’il se passe, quels que soient le lieu d’accouchement et l’environnement choisi, la vague déferlante d’émotions intenses et insoupçonnées surprend souvent les femmes et leur entourage après l’accouchement.

Et le milieu médical que je côtoie dans ma pratique a tendance à rationaliser tout ce qui se passe autour de cet évènement et à en exclure le côté initiatique et transformateur.

L’absence de rituels, d’espaces de rencontres intergénérationnels et de transmission entre femmes laisse souvent ces dernières sans ressources et isolées après leur accouchement.

La tente rouge rouvre cet espace de rencontre entre femmes dans lequel l’écoute, la bienveillance et l’accueil de ce qui se vit sont privilégiés. C’est un lieu sacré dédié au féminin, à la maternité, à la sexualité et aux passages de vie. Dans ce cercle, la vie se raconte entre femmes et déborde parfois de la seule maternité.

Quelles que soient les cultures, nous retrouvons des cercles de paroles, de partage entre femmes, depuis la nuit des temps. Ce sont des lieux d’échange, de transmission intergénérationnelle et de célébration des évènements de la vie sexuelle des femmes, de la puberté à la ménopause.

Dans la tradition amérindienne, par exemple, la Moon Lodge était l’endroit où se réunissaient les femmes pendant leur temps des lunes (les menstruations), considéré comme un temps sacré durant lequel elles se mettaient en lien avec leur intuition et s’éloignaient de la communauté.

 

«Une femme ose prendre la roche, dépose une goutte d’huile essentielle de rose sur son cœur, ses poignets et prend le temps de humer ce doux parfum. Elle débute son partage, pleure beaucoup et son histoire me transporte au coeur de la mienne. Tant de similitudes me bouleversent. Elle a osé en parler… merci. Ça me fait du bien de constater que d’autres femmes vivent les mêmes émotions. Je ne suis pas anormale.

La gardienne, plus âgée que nous toutes, écoute, calme, bienveillante, rassurante dans sa présence. Elle est totalement à l’écoute de chacune et semble canaliser ce qui se dit afin que les mots circulent en nous, mais ne s’y arrêtent pas.

Je me sens comme avec ma mère qui savait si bien écouter mes blessures d’enfant. Je pouvais tout lui dire, nichée au creux de ses bras. Elle m’aimait, me berçait et je retrouvais la paix en moi.

C’est bon de revivre un tel espace d’amour, soutenue par d’autres femmes. Je me dépose encore un peu plus. Mais je ne sais pas encore ce que je vais dire…

 

Finalement, je ne parlerai pas. Je me présente, mais les émotions sont si fortes que je ne peux que pleurer. Elles me laissent pleurer et ne cherchent pas à en savoir plus. Mon cœur remercie d’avoir rencontré ces femmes.

 

À la fin, la gardienne propose que l’on se donne la main dans le cercle et à nouveau nous fermons nos yeux. Je ressens beaucoup d’amour. Puis elle passe un ruban rouge que nous enroulons toutes autour d’un poignet. L’une après l’autre, nous coupons le fil et créons un bracelet qui nous rappellera cette rencontre. La tente rouge se termine. Une des participantes entonne un chant très simple et doux et petit à petit, nous reprenons le refrain en chœur.

Et puis la porte de la tente s’ouvre, mais nous n’avons pas envie de partir, bien au chaud dans cet espace de sororité que j’ai vécu rarement dans ma vie.

Nous nous serrons longuement dans les bras avant de repartir vers nos quotidiens respectifs.»

 

La gardienne est en général une femme d’expérience qui peut se déposer dans une présence d’amour, accueillant tout ce qui se dit dans la tente. Parfois, il arrive qu’une ainée, une doula ou une sage-femme d’expérience, se joigne à la gardienne afin de soutenir ensemble toutes ces femmes plus jeunes, en questionnement ou blessées et vulnérables. Se rassembler pour ne plus porter seules des bagages trop lourds.

Les femmes ressortent soulagées, tranquilles, calmes grâce à cette qualité de présence et d’écoute dont elles ont bénéficié.

Miranda Gray, dans son livre Lune Rouge, décrit toutes les facettes du cycle menstruel des femmes et les rituels qui vont les soutenir tout au long de leur vie. Elle explique, entre autres, qu’après l’accouchement, les femmes retrouvent leurs cycles et ont souvent besoin de se replier à l’intérieur d’elles-mêmes afin de renouer avec leur nature cyclique. À ce moment-ci de leur vie, elles sont souvent totalement investies de la Mère et, plus tard, avec le retour des menstruations, elles ont besoin de ce retour à leur nature féminine.

Je pense que le passage dans la tente rouge au cours de la période postnatale aide les femmes à intégrer leur expérience de la maternité. Entourées des femmes de leur communauté, elles peuvent plonger à l’intérieur d’elles-mêmes, aller se régénérer, retrouver leur source et pacifier leurs expériences difficiles.

 

Une tente rouge peut être ouverte sans être axée sur la maternité, par exemple lors du festival du féminin[3], où elle est ouverte sans thème particulier. Entre les rencontres, nous laissons la tente disponible pour venir se reposer, méditer dans cet espace silencieux. L’année dernière, une tente rose y a été offerte pour les jeunes filles.

Il existe aussi des tentes bleues dans certaines communautés, dédiées aux hommes et tenues par un homme.

 

«Je repars la paix au cœur, soulagée, joyeuse dans mon cœur et surprise du bienfait de cet espace de sororité sans échanges verbaux. Empathie, bienveillance et amour étaient présents et m’ont permis de pacifier et libérer mon trop-plein d’émotions.»

 

Une tente rouge peut avoir lieu dans une maison, dans un tipi, en pleine nature, dans une yourte… Il est intéressant d’offrir également cet espace sacré dans des évènements grands publics afin de faire goûter cette sororité aux femmes qui n’y ont pas accès dans leur communauté. Réintroduire des rituels dans nos vies et des cercles entre femmes fait partie du réenchantement du monde. Ces cercles nous rassemblent dans notre essence, au-delà des mots et apportent une dimension rituelle et symbolique qui nourrit les cœurs et relie les participantes dans un espace sacré.

 

 

Isabelle Challut, fondatrice du Centre Pleine Lune, doula et infirmière. Auteure de plusieurs livres, elle enseigne, accompagne et guide les femmes avec joie et passion.

www.centrepleinelune.com

 

[1] http://anitadiamant.com/books/the-red-tent/overview/

[2] http://yourboldbirth.com/projects/

[3] http://www.festivaldufeminin.com


1 Commentaire

  1. Johanne Gauthier

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